« Quand le vent me souffle dans les cheveux, je voudrais bien le suivre, le laisser m’emporter. Tout le temps je veux le vent. Mais je n’ai pas le droit de voler. »
La vie, c’est bien rangé. À la maison, l’école, tout est organisé. C’est simple, c’est rassurant… mais c’est tout enfermé ! Un petit récit plein de souffle à la poursuite de la liberté.
« -Puisque, ne t’en déplaise, nous sommes dans la même école, tu pourrais au moins me confier ce que tes camarades pensent de moi. Ce Marcel, par exemple, dont tu me rebats les oreilles depuis des années et qui, soit dit en passant, est un garnement très turbulent, que pense-t-il de sa chère maîtresse ? Elle paraît tellement sûre d’elle que je n’ose pas la décevoir. Comment pourrais-je lui avouer que Marcel la déteste ? Alors j’improvise : -Il te trouve très… marrante. -Ah bon ? Pourtant, ça n’a pas l’air de l’amuser, ce que je raconte. -C’est parce qu’il t’écoute attentivement, tellement c’est intéressant. -Le dos tourné en train de faire l’imbécile avec ses copains ? -C’est sa manière de se concentrer. -J’en connais une autre, plus efficace ! C’est de la priver de récréation. Pauvre MarceL… »
D’abord, il a fallu changer mon nom de famille : « Jacques, ça va, mais Reichman, ça fait trop… euh… pas assez… Enfin, tu me comprends, a dit Georgette. Tu as une idée ? – Ben oui, c’est facile. Puisque Reichman, ça veut dire « riche », je n’ai qu’à m’appeler… Richard ! » Elle a éclaté de rire : « Parfait. Si on te pose des questions, tu diras que tu t’appelles Jacques Richard et que tu es mon neveu. – Pourquoi pas ton fils ? – Parce que je ne suis pas mariée, que je ne porte pas d’alliance et que je ne m’appelle pas Richard ! Tu seras le fils de ma sœur… – Tu as une sœur ? – Non, mais c’est pas grave ! Tu seras le fils de ma sœur… Jeannette. Son mari, M. Richard, est prisonnier et elle m’a demandé de t’amener chez ta grand-mère en Normandie. – Mais ma grand-mère est en Roumanie, pas en Normandie ! – Elle est devenue normande », a décrété Georgette d’un ton péremptoire. (…) Nous avons continué à m’inventer une vie en nous amusant beaucoup. Mais en vrai, c’était triste de ne plus avoir le droit à mon nom, à mes parents, à ma grand-mère que je n’avais jamais vue, plus droit à ma vie, plus droit d’être moi.
Je demande de nouveau à ma sœur la permission de sortir, mais elle refuse.
‒ Pourquoi ? je m’écrie, outrée de tant d’injustice. Tu m’avais promis !
‒ Ce n’est pas prudent, m’explique-t-elle en regardant par la vitrine d’un air soucieux.
‒ Mais d’habitude…
‒ J’ai une idée, m’interrompt-elle en se levant. Si on faisait des beignets pour le dîner ?
Elle ne croit quand même pas qu’elle va m’amadouer aussi facilement et que je vais lui
pardonner ? Pendant qu’elle se dirige vers la cuisine, je décide de bouder un peu. Ça lui
apprendra ! J’ouvre un tiroir et saisis délicatement entre mes doigts un des jolis boutons
blancs à cœur jaune que je viens de ranger. C’est un bouton-marguerite… C’est un bouton-
moi !
Soudain, je sursaute. C’est quoi, ces bruits qui proviennent de la rue jusque-là
silencieuse ? On dirait des gens qui crient, on dirait des gens qui courent, on dirait des gens
en colère ! Tout à coup, notre boutique s’illumine comme si elle était en feu et…
… GLING ! GLING ! GLING ! La vitrine vole en éclats tandis que des morceaux de verre
brisé partent dans toutes les directions.
Comme du cristal dans la nuit…
« Le premier jour du CP, en faisant l’appel, la maîtresse a eu les yeux qui lui sortaient de la tête. Elle a respiré un grand coup, a pris son élan et s’est appliquée à prononcer chaque lettre en articulant exagérément : « Ve-lo-de-ji-mi-ere-ts ». Ça faisait débile, et en plus, c’est même pas comme ça qu’on dit ! Puis elle a relevé la tête avec un sourire dégoulinant de fausse gentillesse et m’a sussuré d’un ton mielleux :
-Quel prénom, euh… original. C’est de quelle origine ?
J’ai rougi et chuchoté :
-Polonais.
Nemo s’est retourné et j’ai pensé : « Oh non ! À tous les coups, il va me traiter de « poney » et se mettre à hennir ! »